Une fois dehors et d'un commun accord, nous avions décidé que tout compte fait on prendrait ma voiture. Vous savez ce que c'est,
"Celui qui conduit, c'est celui qui ne boit pas."
J'aime bien endosser ce rôle: d'une part ça laisse toujours les autres admiratifs (...) et de plus je suis capable de m'amuser sans picoler... Ce qui a l'air de laisser
les autres ... dubitatifs. J'étais donc le "BOB" de la soirée, Fred étant momentanément indisponible et les filles
ne tenant pas plus que ça à conduire de nuit. Je m'installai donc, attendant que Fred me rejoigne pour que s'opère la sempiternelle discrimination sexuelle avant/arrière qui arrange bien tout le
monde pour papoter...
Erreur fatale.
C'était sans compter sur Sophie, qui avait déjà fait le plan de table.
J'eus donc l'insigne honneur de me retrouver aux côtés de la fameuse inconnue dont Fred avait tenté de me vendre les mérites, les autres étant plantés en rang d'oignons
sur la banquette arrière. Elle se prénommait Camille, et se présenta à moi comme une "amie de Sophie"... Air de déjà-vu.
Le frein à main à peine rabattu, un silence gêné s'installait déjà. Le bruit du moteur en agglomération m'empêchait de pouvoir parler à fred sans m'égosiller, et j'avais
bien du mal à trouver quoi dire à ma nouvelle co-pilote... Celle-ci souriait, m'adressant de temps en temps une oeillade timide... Je finis par rompre la glace, de la manière la plus pitoyable
qui soit:
- Alors t'es une copine de Sophie. (Non n'applaudissez pas ça me gêne, j'en rougis encore...)
Et là ce fut le drame.
Je crois que ceci est la phrase la plus longue qu'il m'ait été donné de prononcer durant cette soirée.
Je n'avais pourtant pas fait grand-chose, à part poser une question pathétique dont la réponse aurait dû être expédiée en trois
lettres affirmatives, et nous conduire de nouveau à un silence gêné...
Il n'en fut
rien...
Camille passa près de quatre heures à répondre à ma question, ainsi qu'à toutes celles
que je n'avais pas posées...
J'appris en si peu de temps assez de choses sur elle pour pouvoir faire croire à n'importe qui que c'était ma soeur... Elle ne s'arrêtait pas de parler d'elle, et toutes
mes tentatives désespérées pour calmer son débit et changer de sujet furent tuées dans l'oeuf. Dans le rétroviseur, je vis Fred (qui réalisait seulement son erreur) m'adresser des sourires
contrits et multiplier les circonflexions de ses sourcils...
Dans la voiture.
En traversant le parking.
En faisant la queue.
En se faisant tatouer comme des vaches par le cerbère.
En cherchant une table,
En traversant les pistes,
En s'asseyant,
En prenant une commande,
En attendant que la commande arrive,
En allant chercher la commande qui n'arrivait pas,
En ramenant enfin la commande...
En respirant...
En expirant...
Elle ne me lâcha pas d'une virgule, reléguant les basses
lancinantes au rang de douce berceuse.
J'écoutais, la politesse m'interdisant de dire "Camille, tu
m'emmerdes." et m'autorisant une farandole de "oui", "tout à fait",
"d'accord avec toi", "tu penses?"...
Sa fac, la guerre en Irak, ses copines, les présidentielles, son ex, le réchauffement climatique, Alicia Keys, Ingrid Bétancourt, la
cuisine italienne, le Darfour...
Elle changeait de sujet comme une abeille de fleur. La juxtaposition de ces sujets sans
transition valable me donna la nausée... Non pas qu'aucun ne m'intéresse, mais ce n'était ni le lieu, ni le moment... Ni la personne avec qui en parler...
MOI-MOI-MOI-MOI-MOI-MOI-MOI-MOI-MOI-MOI-MOI-MOI
JE-JE-JE-JE-JE-JE-JE-JE-JE-JE-JE-JE-JE-JE-JE-JE
A 1h30 heure locale, je n'entravais plus rien... Fred essaya bien de m'extraire de ses
griffes, Sophie m'offrit même de danser pour alléger mon supplice. Rien n'y fit.
A l'autre bout de la table Caroline était revenue après avoir exposé ses attraits à quelques mâles, une moue insatisfaite sur le visage.
Elle alluma une seiche et tira longuement dessus. Elle n'avait pas assisté à mes déboires et prit le train en route. En comprenant l'unilatéralité du dialoque, elle m'adressa un regard amusé en
rejetant la fumée du coin des lèvres... C'était la première fois qu'elle me témoignait le moindre intérêt. Et c'était pour se foutre de ma
poire.
A 3h30, toujours heure locale, le calvaire touchait à sa fin. On
repartait.
Il fallut aider Fred à regagner le vaisseau. Moi j'étais sobre, comme prévu. Et même si l'idée m'en avait traversé l'esprit, j'aurai été incapable
d'éprouver le moindre sentiment de griserie en considération du flot continu de paroles dont j'avais été abreuvé toute la soirée... Saoûlé je l'étais bien, grisé certainement pas...
A ma plus grande surprise, le retour se fit dans le silence... Je sautai sur l'occasion pour mettre un peu de musique. Le cd des Mamas & Papas qui
végétait depuis un moment dans le lecteur distribua ses notes nostalgiques et surranées, et le calme perdura.
Je fis un rapide tour d'horizon.
A ma droite, Camille souriait, les yeux embués de fatigue.
Elle semblait avoir passé une bonne soirée, ça en faisait au moins une... Elle m'adressa un sourire franc que je lui rendis. Après tout, je ne lui en voulais pas, elle était comme elle était, ce
qui me déplaisait chez elle plairait sûrement à d'autres, du moins je l'espérais pour elle.
Je passai en revue la banquette arrière.
Derrière moi, Sophie essayait de capter mon attention,
et je lus dans ses yeux qu'elle était sincèrement désolée et qu'elle ne savait plus où se mettre. Pas grave, avec elle je commençais à avoir l'habitude de ce genre de
choses.
Au milieu, Fred fuyait ses responsabilités, la tête renversée en arrière, il dormait la bouche ouverte. Espèce de lâche.
C'était toujours comme ça: il ratait toujours la fin, ce qui l'empêchait de tirer une leçon de son échec, et promettait de le faire recommencer un jour...
Et puis à droite, les jambes croisées, Caroline perdait un regard pensif sur le paysage qui défilait, son éternel chewing-gum entre les dents. Elle sentit mon regard
posé sur elle et planta ses yeux dans les miens. J'eus du mal extraire mon attention de ces yeux perçants. Elle fit claquer la gomme et revint à la contemplation du
paysage.
Nous étions arrivés.
Caroline sortit la première de la voiture. Camille la rejoignit après m'avoir baisé la joue en me remerciant (de?) et Sophie supervisa l'acheminement de Fred jusqu'à la
prochaine surface horizontale. Elle m'adressa un petit signe de la main en guise d'excuses ultimes et épaula Fred. Au même moment, Caroline était revenue à côté de la voiture, où elle avait déjà
engagé une jambe:
- So?
- Tu restes pas?
- Non, j'suis crevée, j'préfère rentrer tout de suite, -se tournant vers moi-
si tu veux bien me ramener...
- Non, pas de problème.
La soirée n'était pas encore terminée. Caroline claqua la portière et me donna les premières instructions... Ce n'était pas vraiment la porte à côté.
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