Alice
22 ans, étudiante belge en architecture, blonde vénitienne (sic), au caractère bien trempé. Drôle,
ambitieuse et très jolie, ce qui ne gâche rien vous vous en doutez...
J'ai rencontré Alice lors de mes études. Nous avions un module en commun, et elle faisait partie des étudiants "Erasmus" (ces étudiants qui résident
en Europe et poursuivent pour un temps leurs études dans un pays autre que le leur). Nos premiers rapports furent plutôt assez secs et abrupts: nous nous sommes rencontrés par l'intermédiaire
involontaire d'un ami commun, et lors de ce premier échange la belle a passé son temps à contredire systématiquement tous mes avis (or, je déteste avoir tort, et davantage encore être
interrompu...). L'hypothèse d'un embryon de relation avec cette fille était donc improbable, l'idée même d'un début d'amitié était à proscrire...
C'est pourtant grâce à elle que tout à commencé. Cette relation (scolaire) de rivalité s'est installée et a perduré, devenant un jeu prepétuel qu'il ne
fallait surtout pas perdre... De ces petites joutes de plus en plus amicales nous ressortions souvent ex-aequo*, et c'est bons ennemis que nous nous sommes quittés à la fin du semestres...
Nos rapports ont subitement évolué quand je l'ai retrouvée par hasard pendant l'été...
...la suite bientôt...
*le lecteur avisé aura bien compris, que ne pouvant être contredit ici pas l'intéréssée et étant d'une perfide mauvaise foi, j'avais en fait quasiment toujours le
dessous...
C'est au début de cet été que j'ai revu Alice...
Ces retrouvailles marquent certainement un grand tournant dans ma petite vie. C'était à Bordeaux. J'étais parti écumer le vignoble avec un pote qui connaissait le vin et quelques
bonnes adresses, histoire de passer des vacances moins pourries qu'à l'accoutumée. Après deux jours passés à silloner diverses propriétés et "grandes maisons" devant lesquelles je feignais de
m'extasier (désolé, pour moi le vin se range en deux catégories: celui que j'aime et celui que j'aime pas, classement sommaire mais éprouvé...)
Bref, revenons à moi mouton...
Après deux jours, j''ai donc aimablement fait comprendre à mon guide qu'il était un peu rude de
se taper trois heures d'historiques familiaux pour espérer déguster une lampée d'un vin souvent trop jeune, alors que les bars de la ville ne demandaient qu'à nous offrir les meilleurs crus
sans discuter plus que ça. C'est quand même un bon pote, parce qu'il a accepté malgré son envie de continuer les visites.
Nous sommes donc remontés vers Bordeaux pour nous mêler à la masse grouillante et collante des touristes (au milieu de laquelle nous détonnions assez peu) pour nous
poser tranquillement à la première terrasse accueillante qui s'est offerte à nous... C'est à dire la première.
Le hasard fait parfois des choses dont lui seul a le secret...
A peine assis, déjà abordés par la serveuse: des talons hauts martèlent les tomettes et une silhouette élancée à l'allure décidée vient à nous: chemise
blanche impeccable et stricte laissant deviner une poitrine ferme et généreuse étroitement emprisonnée sous les plis rectilignes; jupe anthracite courte mais serrée épousant à merveille les
contours francs d'une croupe rebondie, athlétique, accueillante... Jambes longues galbées par une activité physique assidue... Je me perdais littéralement dans la contemplation de cette
apparition sans prendre plus de précautions, comme si le fait que cette jeune fille soit notre serveuse m'autorise au-delà du service qu'elle me propose à disposer de son image, de ses
courbes pleines et d'autres délices cachés, de sa pudeur et de les emporter dans mes fantasmes... dans un café... En plein après-midi...
Comme elle se rapprochait maintenant de nous, je m'arrachais à cette tiède torpeur pour redevenir le temps de la commande un garçon bien élevé qui
considère les autres et leur adresse un sourire chaste en guise de salutations... Je laissai tout de même le temps à mes yeux de faire leurs adieux à cette apparition délicieuse en leur
laissant remonter fébrilement ces courbes vertigineuses au creux desquelles il s'étaient si voracement enfouis...
Un visage fin et régulier...
Un grain de beauté discret...
Des yeux vert émeraude...
Blonde vénitienne...
Petit sourire en coin...
...
Alice
C'était il y a plus de trois mois, mais l'écho des moments passés ensuite avec cette fille fait encore résonner en moi de langoureuses
vibrations de plaisirs...
A
suivre...
-Bêêh-
La situation était gênante, et c'est ce qui la rendait si plaisante... Je lus dans son regard qu'elle savait que je la désirais sans même l'avoir
reconnue... Au fin sourire qu'elle me lança en arrivant à notre table, je sus à mon tour que cela était loin de lui déplaire.
Je la fixai, tétanisé par la peur de la honte. Son sourire s'est effacé, elle a rivé son regard dans le mien avant de déclarer la phrase la
plus prévisible et aussi la plus surprenante que j'attendais d'elle à ce moment :
"-Qu'est-ce que vous désirez?"
Une fois de plus j'avais le dessous face à elle, et je n'avais même rien eu
à dire... Etait-ce une phrase chargée de sous-entendus? Une froide remise en place dans les règles? A l'instant même où elle avait prononcé ces quelques mots, je m'étais mis (ou du moins le
croyais-je) à transpirer toute l'eau de mon corps... Pas le temps de penser, pas le courage de réagir. Encéphalogramme plat... Je m'entendis juste bredouiller précipitemment le nom d'un
quelconque cocktail du jour inscrit à la craie sur la pancarte en face de moi...
Pendant tout ce temps, mon pote ne m'avait pas lâché du regard... Lorsque Alice eut pris les commandes et fut repartie au bar en claquant les talons, me
présentant cette chute de rein que je n'osais même plus évoquer en pensée, alors je me souvins seulement de sa présence... Il m'adressa un sourire amusé, un rien moqueur et garda un silence
qu'il espérait être celui qui incite à la confidence. Je me serais bien épanché sur le pourquoi de cette scène assez grotesque - c'est un super pote - mais je n'en fis rien et il dut se contenter
d'un sourire gêné et d'un grattement de crâne ébouriffé en guise d'explication... Et puis Alice allait revenir...
Une minute passa...
Deux...
Cinq...
Dix...
Toujours pas d'Alice...
La situation glissait doucement de gênante à grotesque... Alice était passée
devant nous une bonne demi-douzaine de fois pour aller servir d'autres clients, et cela sans même nous adresser un regard. Je commençais à me liquéfier sur mon siège tandis que mon pote
s'énervait...
Et là, son téléphone sonna... C'était sa régulière qui cherchait à la localiser...
En gentleman qui ne tient pas à faire profiter toute une assemblée de ses querelles de couple, il se leva en m'adressant le clin d'oeil
"t'inquiète-je-gère-je-raccroche-d'ici-dix-secondes" et passa de l'autre côté de la baie vitrée, sur la terrasse...
J'étais désormais seul avec ma gêne...
Et puis elle est arrivée. Rapide et légère, la démarche chaloupée. Son maintien n'était plus raide et offensé comme l'instant d'avant. Elle a posé devant
moi les cocktails en se cambrant plus que de raison, faisant naître en moi un désir rigide, inflexible, ardent. Mais elle ne s'arrêta pas là...
Elle s'approcha encore plus près... Dangeureusement plus près... Je sentais la chaleur de sa poitrine frôler mon épaule. Elle se pencha encore un peu et le contact
se fit, la douceur de leur texture irradia la surface de ma peau, faisant poindre mon désir au-delà de bien des limites. Elle laissa ses seins affleurer mon corps encore un peu, et quand ce
délicieux mouvement s'éteignit, ses lèvres étaient à mes oreilles...
"-Reviens ce soir vers 23 heures, c'est plus calme..."
Elle se redressa et s'éloigna prestement sans
autre forme de procès, m'abandonnant là haletant, malmené par cette bouffée d'érotisme qui tétanisait mon
entrejambe...
Je restai là, médusé, incrédule. Je regardais enfin autour de moi, m'attendant à essuyer les regards outrés et désapprobateurs d'une assistance de
vacanciers venus prendre du bon temps dans un lieu familial.
Mais...
Rien à droite ... Ni derrière ... Ni à gauche ... Ni devant...
L'échange avait duré en réalité à peine un dizaine de secondes, mais l'adrénaline qui avait envahi mon corps avait aussi bien dilaté le temps que d'autres choses en
moi... Je rallumai une cigarette pour me calmer, en vain...
Mon ami revînt. Il n'avait pas pu assister à la scène et crut que mon état était le même que lorsque le téléphone interrompu mon malaise.
J'allais en vérité beaucoup mieux...
Et je serais là à 23 heures...
Oui, j'allais beaucoup mieux... Un peu trop d'ailleurs.
Je laissai mon pote retourner voir sa mie... Il a dû me trouver bien absent et absorbé en cette fin d'après-midi. Moi qui suis d'habitude locace sur tout et (trop
souvent) n'importe quoi, j'étais plongé dans mes pensées... ou mes fantasmes?
Tandis que je regagnais le petit hôtel de campagne où j'avais élu domicile pour la semaine, je pris grand soin de ne pas laisser se dissiper les délicieuses
effluves de cet instant si court, si intense et si mystérieux... Ce morceau d'étoffe arraché à la toile des rêves dont on ne veut se réveiller.
J'arrivai en un clin d'oeil, ne gardant pas le moindre souvenir du trajet. Je devais vite redescendre sur terre si je voulais donner une réalité aux promesse
que l'on avait déposées à mes oreilles... Je gagnais ma chambre en grimpant les marches quatre à quatre, arrachant des oeillades inquiètes aux touristes tranquilles qui s'inquiétaient de tant
d'activité.
Arrivé dans la chambre, je me débarassais de mes vêtements fébrilement et glissai sous la douche... Dans la salle de bains quelqu'un m'attendait,
plantant implacablement ses yeux dans les miens à travers le miroir... Mon vieil ami le doute me rendait un nouvelle fois visite.
Je détaillai ce visage dont je me contentais pourtant bien il y a si peu, et ce corps qui m'apparût alors frêle, gris, usé par les vents de la solitude...
Qu'avais-je cru? On m'avait reconnu, on m'avait ignoré, on était gêné de ma présence et on m'avait glissé un mot gentil à l'oreille pour se débarrasser de moi et de mes regards pressants...
Quel naïf! Je me faisais l'effet de ces adolescents batîssant des châteaux en Espagne pour avoir juste croisé une belle demoiselle dans la rue... Quel pitié... Quel
chagrin... Je n'étais pas un Dom Juan, ni de corps ni d'esprit... Juste un ex-puceau techniquement instruit des choses de l'amour (et encore), après quelques relations aussi longues
qu'infructueuses, mais qu'y connaissais-je vraiment?
Rien... Point final.
Après cet amer constat, je décidai de prendre tout mon temps dans cette salle de bains qui certainement serait le dernier endroit "chaud" dans lequel
je m'introduirait ce soir... Je fis glisser le lame le long de mon visage encore et encore, rendant la peau sèche, lisse et douloureuse... Idiot...
Je gagnai ensuite la douche. L'eau brûlante jaillit, chaque goutte fouettant ce corps indigne et repentant... Peu à peu je me détendis, le ruissellement de l'eau
sur ma peau était réconfortant... Cette enveloppe douillette et moite m'adoucit et, laissant l'eau me caresser je fuis dans des pensées nébuleuses.
... Alice ... yeux verts ... le café ... laissa ses seins ... croupe accueillante ... affleurer mon corps
...
Reviens ce soir vers 23 heures, c'est plus calme..
Soudain...
Pendant que mes pensées m'échauffaient, mon corps avait repris les commandes et m'imposait ce que je n'osais reconnaître...
J'avais envie d'elle et je devais m'en donner les moyens. Les volutes de plaisir que ramenait à mon esprit l'évocation de la rencontre d'Alice m'avait tirées de la léthargie... Lorsque je revins
à moi s'imposa à mes yeux la vision de mon sexe dressé, endolori par l'envie et enflé de désir, vibrant sous le martèlement de l'eau devenue tiède... Je résistai à la solution de facilité que me
dictait trop souvent ce célibat dans lequel je m'enferrais sciemment jusque-là et sortit de la douche...
23 heures...
J'enfilai des vêtements propres et partai... Sans avoir réussi à démanteler l'encombrant monument qu'avaient érigé mes pensées en l'honneur
d'Alice...
Le trajet qui me conduisit à notre lieu de rendez-vous n'a laissé aucune trace dans mon esprit... C'est cette absence de
souvenir, ce malaise préant qui restent présents dans ma mémoire... J'ignorerai toujours le chemin emprunté, la couleur du ciel ce soir-là, les odeurs embaumant les venelles, les allées, les
rues. Ne reste qu'un brassage de lumières confuses et changeantes, inventaire éthéré de sensations aveugles.
Ma mémoire m'a rejoint
lorsque je me suis retrouvé seul devant le bar en question...
Alice avait raison... Le soir, c'est calme... Très
calme...
Parce que le soir...
Le bar est fermé.
Douce ironie... Si je n'avais été tant abasourdi par le ridicule de cette situation, j'aurais certainement pleuré sur ma pauvre petite condition
d'enfant naïf. Au lieu de cela, je me suis assis à une chaise de la terrasse déserte, ai renversé la tête en arrière, ai posé les pieds sur la table et me suis allumé un clope... Vue
imprenable sur le gouffre de la nuit.
Ciel sans étoile...
Fin du rêve.
Je crois avoir contemplé cette nuit sans astre des décennies, devenant un fossile vivant, témoin privilégié du néant dans lequel je me fondais... Me perdant
dans ces contemplations pseudo-poétiques, je réalisai peu à peu la vanité dont j'avais fait preuve...
Tandis que je me perdais dans de multiples piteuses considérations que je tairai pour ne pas lasser, j'entendis naître un écho... Tap tap tap ... Rapide et
régulier... Tap tap tap ... dont le rythme s'accéléra peu à peu ... Tap tap tap tap ... Au point de devenir frénétique.
J'espérai qu'il précédait le fracas de talons hauts sur le pavé, surmontés de jambes fines et athlétiques... quand une silhouette masculine à la carrure imposante
déboucha à toute allure de l'autre côté de la rue. Faux espoir.
L'homme s'était arrêté au milieu de la chaussée, haletant... Il posa des mains sculpturales sur ses cuisses musclées et se mit à scruter l'obscurité comme un
chien d'arrêt... Sa poitrine se soulevait et s'abaissait avec ampleur et puissance... "Le colosse déboussolé"! Excellent! L'éventualité qu'il en existe de plus paumés
que moi en ce bas monde m'amusa beaucoup et je me régalai malgré tout de la scène qui se déroulait sous mes yeux...
Tout amusement s'évanouit lorsque l'homme se redressa et se mit à marcher lentement... Droit dans ma direction ... Merde! Mon clope... Grillé... Le rougeoiement des
braises m'avait fait repéré par cette apparition nocturne...
Le pleutre qui vit en moi fit ruisseler un filet glacé sur mon échine... Ca faisait longtemps qu'il ne m'avait plu rendu visite... Je lui demandai
intérieurement pourquoi au juste il me mettait dans un pareil état... Cette question, au départ si ironique, provoqua une avalanche de scénaris aussi ubuesques qu'inquiétants. Le copain d'Alice? Un gars qui n'aime pas qu'on le regarde depuis l'obscurité? Un zonard? Une hallucination? Pire?
J'essayai de garder une ébauche de contenance tandis que l'ombre fondait sur moi, précédée de son cortège de paranoïa...
Mais qu'est-ce je foutais dans cette rue sombre et déserte à cette heure?
Arrivé à quelques mètres de moi, l'homme siffla... Un striement autoritaire qui atteint la proie désignée... pour qu'elle esquisse le premier geste de peur qui causera
son trépas...
Putain il me siffle... Un taxeur de clope... Suis pas un clébard... Suis un mouton...
Il s'approcha encore... Je feignis de ne pas réagir (histoire de faire le fort quelques secondes encore: moi-je-me-retourne-pas-quand-on-siffle...).
Il enjamba un bac de fleurs comme on évite une flaque et entra dans l'obscurité de la terrasse. Coincé. Pas un colosse, un titan... Je voyais maintenant ses
traits apparaître malgré le noir. Cheveux longs d'un noir de geais, traits durs, mâchoire prognate, virile, soulignée par un fin collier de barbe, yeux absents dans les losanges obscurs
que dessinait la nuit dans ses orbites...
Arrivé face à moi, il m'adressa un sourire confiant et emprunt de malice, prononça mon nom et me dit que je devais me dépêcher... Que c'était déjà commencé... Puis il se
retourna et m'invita à le suivre d'un geste amène...
La nuit ne faisait que commencer...
Derniers Commentaires