Une fois Alice partie, je dus à mon tour songer à mon départ... Plus rien ne me retenait maintenant à Bordeaux et je vis lors de mon départ que j'avais
juste de quoi payer les suppléments de l'hôtel où j'avais séjourné...
Heureusement pour moi arrivait ce court moment des vacances que j'allais passer avec le reste de ma famille... Peut-être cela aurait-il avoir au moins
l'avantage de limiter mes dépenses pour quelques jours...
Je partis donc de nuit pour ne pas être indisposé par le flux poisseux des vacanciers en quête de verts patûrages... Le peu d'attention que nécessitait la conduite me
permit de m'évader en moi-même, une bribe de conscience restant braquée sur la ligne blanche qui fuyait devant mes roues...
Je repensai à Alice et à ces quelques jours si courts... Aux sensations, à l'exaltation, à mes craintes, à mes nouvelles certitudes... A moi... Il
m'apparût alors que le fil de mon existence s'était épaissi depuis cette semaine... Lui qui était si mince avant, invisible. Je me rendis alors compte que je n'avais rien vécu du tout
jusque-là... Le défilement de l'asphalte a sur moi ce doux effet d'égaliser la portée des émotions, des pensées. Ce constat n'appela en moi aucune amertume, aucun ressentiment, aucune
urgence, juste un constat d'une lucidité et d'une franchise dont je n'avais pas fait preuve avec moi-même depuis longtemps...
Je n'avais rien vécu...
La vision de ma petite vie étriquée s'imposa alors à moi comme une évidence... Une autre vision l'accompagnait, encore floue mais déjà tenace, et s'y
superposa pour l'éclipser. Il fallait tout changer, maintenant, mais pas comme avant, pas encore une de ces promesses silencieuses que l'on se fait pour se rassurer et qui font
tant rire notre inconscient... Non quelque chose de plus consistant, de plein, de palpable... J'avais des désirs, des envies, des aspirations, des fantasmes, des rêves que j'avais enfouis
dans une boîte voilà bien longtemps, les croyant inaccessibles parce que réservés à d'autres que moi...
Ce soir-là, sans le savoir, j'avais rouvert la boîte pour en répandre le contenu entre mes mains...
En quittant l'autoroute, je réalisai enfin que le plus court chemin entre deux points était rarement le plus agréable... J'étais une autre, j'étais le même, j'avais les
mêmes espoirs et les mêmes peurs devant la vie, mais je oserais maintenant les affronter... Et non les subir...
Dans le poste de radio, quand je suis arrivé à destination, se sont dessinés les premières notes de "Tender" de Blur... J'en ai attendu les
dernières avant de couper le contact...
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Chorus |
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Manuela resta jusqu'au lendemain et repartit vivre sa vie vers le milieu de l'après-midi... Nous eûmes peu le loisir d'être seuls durant ce
cours laps de temps, mais cela eut peu d'importance. Nous avions vécu l'instant recherché. Nous restâmes encore proches jusqu'à son départ, nous berçant chacun de la douce mélancolie (j'adore la
mélancolie) qui précède les adieux.
Je regardais partir la petite voiture jusqu'à ce que le minuscule point noir disparaisse au bout de la nationale... J'étais triste et heureux à la fois, mais apaisé... Et
j'avais terriblement faim.
A la maison, c'était au tour des adultes de se préparer à la séparation, et une activité molle baignait une vie beaucoup moins enjouée que celle de la veille. Je m'étais
encore surestimé: cela suffit à me donner le bourdon...
Et alors que j'allai rentrer, je vis deux petites ombres chuchotant sous le noisetier au fond du jardin... C'était ma soeur et le frère de Manuela... Je les regardai un
court instant puis rentrai... Eux aussi avaient le droit de n'être pas dérangés.
J'assistais aux adieux suivants pensif... La mélancolie c'est bien, mais c'est une compagne terriblement possessive... Je partirais le lendemain soir...
Le jour suivant j'eus le temps de remonter le moral de ma soeur, de me voir confier l'entretien de ses poissons rouges à mon retour ainsi que la charge de quatre jours de linge sale (j'avais juste proposé un vague coup de main quand ça m'est tombé dessus... J'aurais dû me méfier...)
Après le repas j'étais parti.
Le voyage fut bien entendu plus long pour regagner le Nord... Je profitais donc d'une complète nuit blanche pour reprendre mes
conversations palpitantes avec moi-même. Mais force est d'admettre que je n'avais pas grand-chose à me raconter. Je me sentais vraiment très bien et l'idée d'en discuter était devenue
superflue... Mon alter ego resta donc sagement assis à mes côtés à surveiller l'éventuelle présence de radars fixes, auquel cas il serait éventuellement autorisé à prendre la parole.
En route je m'arrêtai pour désaltérer ma monture ainsi que moi-même... Erreur. Je dus pour cela affronter la masse des voyageurs nocturnes qui allaient en tous sens en hurlant... From Mélancolie to Mysanthropie...
De retour à la voiture, je considérai mon compère d'un autre oeil... Désolé vieux. Nous renouâmes le dialogue à son grand soulagement... Je me souviens mal de ce qu'on s'est dit. Rien d'intéressant ne passait à la radio, mais j'avoue que j'aurais aimé entendre cette chanson-là à cet instant précis.
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Me revoilà... |
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Quand je regagnai le bercail familial déserté, le flux (ou plutôt le flou) continu de mes pensées était loin de m'amener à une analyse
aussi aboutie que celle livrée précédemment.
Les sillons qu'avaient creusé le plaisir et l'adrénaline dans mon corps m'accablèrent en même temps que ma solitude retrouvée...
J'étais creux, fatigué, vide, las... Désenchanté comme un adolescent extirpé d'un de ses rêves de parangon et qui réalise avec douleur à son réveil qu'on a remplacé ses
ailes flamboyantes par deux vieilles jambes branlantes entre lesquelles se balance la misérable pendule de son existence...
Vague à l'âme. Vague à l'âme.
Vagalam-Vagalam-Vagalam-Vagalam-Vagalam-Vagalam-Vagalam!!!
Martèlement autoritaire de la bande d'arrêt d'urgence
épousant sous mes roues le fil de mes pensées.
Coup de volant.
Coup de klaxon furieux.
Coup de sang.
Coup d'accélérateur.
Coup d'oeil dans le rétro.
Coup de boutoir d'un camion évité de justesse.
Coup de klaxon encore plus furibard.
Coup de ras-le-bol.
Abaissement de vitre.
Coup de majeur.
...Coup de blues...
Je rentrai chez moi comme un danger public dans un état d'ébriété factice, abreuvé du nectar de ma mélancolie mal distillée... J'eus beaucoup
de chance de ne blesser personne lors de ce périple, aveuglé par la rage puérile contre l'instant qui finit, étranger à moi-même.
Je freinais sèchement dans l'allée. Le crisssement de mes pneus sur le gravier fut accueilli par un haussement d'épaules circonspect du
voisin qui taillait sa haie. Je devais déjà avoir repris le contrôle de moi-même, car je lui hurlai un chapelet de jurons .. en pensée seulement.
J'ouvris la porte de la maison. Dans l'entrée le comité d'accueil était au grand complet: les valises pleines bombèrent le torse en me voyant tandis que les sacs de linge
sale formaient une ronde guillerette. Bienvenue sur Terre. Et, précédant ce ballet textile de toute beauté, Newton, qui m'adressa un miaulement famélique plein d'entrain.
J'acceptai mon châtiment et courus acheter à Newton de quoi dissuader une armée de Huns obèses de tenter le moindre siège avant au moins l'époque moderne...
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