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-Emma-



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2 - Manuela

Mercredi 23 janvier 2008


    

     La suite des quelques jours passés en famille me fit beaucoup plus de bien que ce que j'aurais pu croire. Pour un temps je me suis éteint du vacarme duquel je m'étourdissais habituellement, téléphone et ordinateur portables baillonés et abandonnés aux pieds d'une valise vidée en hâte...
     Là où je croyais devoir égrener les secondes d'un séjour interminable, je me suis surpris à reprendre goût à des choses simples que je pensais si pathétiques il y a peu... discuter, rire, se promener et ouvrir aux autres, aux siens une petite porte donnant sur son existence... tout le monde se montra très agréable avec moi... Mais était-ce seulement eux qui avaient changé? N'avaient-ils pas toujours été ainsi, attendant simplement un regard, un sourire, un appel?
     A la redécouverte du plaisir d'être avec ma famille, je découvris également à quel point j'avais pu être aigri, antipathique et égoïste depuis quelques années, à quel point j'avais pavé mon univers de problèmes que je croyais être le seul à avoir et donc à comprendre... Et qui en définitive étaient incroyablement anodins et ridicules... Avoir tout le temps le "spleen" pour se donner une épaisseur... Que de temps gâché à l'intérieur de moi-même...


     Ces cinq jours confirmèrent la transformation qui avait commencé de s'opérer... Ils tiraient paisiblement à leur fin lorsque ma soeur est venue m'annoncer de manière toalement incohérente ce qui la mettait tant en joie: mes parents avaient invités les H..., la famille qui avait partagé nos vacances pendant 15 ans dans la location d'en face... Ils avaient accepté... Ils arrivaient demain matin...
     Voilà 7 années que je ne les avais plus revus. Je les revis tout à coup, eux deux et leur amour inconditionnel de la nature et des balades en kayak, leur jeune fils qui à l'époque marchait tout juste assez pour devenir sacrément emmerdant, et leur fille, Manuela... Dont la présence à mes côtés avait illuminé 15 étés de ma vie...
     Il me revint également à l'esprit ce jour de juillet où en descendant de voiture, à la fenêtre où se trouvait immanquablement Manuela qui attendait mon arrivée, était placardé une pancarte "A VENDRE", deux mots en majuscules épaisses et opaques qui avaient dressé un mur infranchissable entre nous et avaient hanté l'ennui des vacances suivantes...
     Le souvenir de Manuela me submergea totalement, je repensai à nos jeux d'enfants, à notre entrée dans l'adolescence, belliqueuse puis complice... A nos secrets, notre intimité... Tout ça brisé en quatre coups de marteau... 

 

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     C'était certainement pour cela que je me faisait plus rare dans cette maison de vacances... Tout ce qui vivait autour avait été rasé du jour au lendemain...
      Mais serait-elle seulement là demain? Si elle manifestait autant d'égards aux rassemblements familiaux que moi ces derniers temps, probablement que non... Aurait-elle changé? Bien sûr que oui, quel con... Et...

 

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     Je m'aperçus alors que ma soeur était toujours là et qu'elle ne perdait pas une miette des remous que mes pensées créaient sur mon visage... Elle eut le temps de se foutre copieusement de ma poire avant que je ne la chasse d'un magistral lancer de traversin...

     Attendons demain, on verra bien...

 

Par The Holy Sheep
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Mardi 29 janvier 2008

     A partir de l'annonce de la nouvelle, le temps s'accélera et avec lui les battements de mon coeur dont chaque pulsation attaquait le décompte des secondes qui me séparaient des réponses à mes questions...
     Je tentai d'occuper ce délai en masquant mon impatience à mon entourage... En vain. Le repas du midi fut une réelle torture. 
     Immanquablement, la conversation s'orienta vers l'arrivée imminente de nos hôtes, accompagnée bien sûr de toutes les prospections possibles sur les changements que l'on pouvait attendre chez ceux-ci... "Il doit pas être loin de la retraite" ... "Elle non plus." ... "Le petit doit être au collège maintenant" ... "Tu crois qu'il est toujours dans la même boîte?" ... "Qu'est-ce qu'ils fumaient tous les deux" ... Rien de fâcheux en somme, jusqu'au moment où ... 
Ma mère: "Qu'elle était belle la petite quand même!"
Mon père: "Rassure-toi elle doit toujours l'être."
Ma soeur: Coins des lèvres qui frisent...
Mon père: "Elle te plaisait bien Manuela si je me souviens bien...
 
                                            -moment de solitude-
Ma mère: "On s'en doutait tu sais, tu peux nous le dire, il y a prescription."
Moi: "La prescription, c'est 10 ans après..." (Quelle répartie cinglante...) 
Ma soeur -sortant de sa réserve pour asséner le coup de grâce, sourire carnassier- : "Donc tu l'aimais!"
Moi: "Non, j'ai pas dit ça..." (Argument imparable Votre Honneur, je demande un non-lieu pour mon client... La séance est levée...)
... J'hallucinais. En deux phrases j'étais revenu 10 ans en arrière, au temps où les parents s'immiscent pataudement dans votre intimité, croyant bien faire, et vous ridiculisent en voulant vous mettre à l'aise... Je ne pouvais même pas leur en vouloir! Je m'étais enferré tout seul comme un grand dans cette situation... Le souvenir des vacances passées avait ramené mes souvenirs, mais il avait aussi ranimé un parfum de jouvence chez les miens qui leur faisait oublier qu'entre temps j'étais sorti de l'adolescence (pensais-je...).
     La journée passa donc à grand renfort de calembours vaseux contre lesquels je n'élevais qu'un sourire contrit... Je m'isolais avec un bouquin, chose qui ne m'était pas arrivée depuis longtemps, parcourant la nature alentour pour retrouver un peu d'intimité...

     Cela faisait une éternité que je n'avais plus parcouru la campagne alentour... Mes dernières visites s'étaient résumées au mutisme informatique du cloître de ma chambre. Au cours de ma promenade, j'errai comme le voyageur foulant après un long voyage les chemins qui ont changé sans l'attendre. Ici un bosquet avait disparu, là une ancienne ferme avait fini de se délabrer, plus loin des chemins de terre avaient cédé la place à des bouquets de ronces conquérantes... Plus de choses avaient disparu que de nouvelles avaient éclos... Laissant mon esprit s'égarer dans ce paysage sinueux, une pensée folle de gamin de dix ans y fit surface: "ces choses avaient disparu parce que je les avait oubliées, elles étaient mortes de n'avoir été appelées dans l'esprit de personne." Je savais pertinement que ce raisonnement était absurde, mais je laissai sa mélancolie guider mes pas le longs des chemins oubliés, à la recherche des endroits qui avaient abrité ma jeunesse... Je m'enfouis aux confins d'un bois sombre et humide pour déboucher dans une petite clairière en soleillée... Et je le vis. 

...L'Arbre...


 

     Il avait changé, mais c'était toujours le même... La tempête de 99 ne l'avait pas épargné, pourtant la cabane était toujours là, blessée mais inamovible, cette cabane dont chaque fibre était le fruit d'un larcin que Manuela et moi avions perpétré chez le quincailler du bourg (il devait s'en douter le vieux bougre, mais il ne nous disait jamais rien... Paix à son âme.) ... Je m'approchais de ce vieux pommier au feuillage clairsemé qui ne donnait plus de fruits, et j'aperçus à travers ses branches ce qu'il cachait au reste du monde... 
     Lui ne m'avait pas oublié... 
     Il me rappela les rigolades et les disputes, les jeux et les bagarres, les colères et les pardons, les baisers et les morsures, les cris et les chuchotements complices, l'excitation les découvertes et l'ennui bienfaisant de la farniente, le monde refait chaque jour et détruit autant de fois... Les quêtes imaginaires, la contrebande de cigarettes, le frôlement de deux corps frémissant d'excitation autant que d'appréhension, les silences tendres après les hurlements...
     Enfance, innocence, adolescence, errance... Silence...
     Les branches ployaient sous le poids des souvenirs attachés au tronc du regret... Je compatis à sa peine comme à la mienne et m'adossait à lui pour briser sa solitude... Je parcourus le livre que j'avais en main, une heure deux trois, peut-être plus... Je ne sais même plus de quoi il parlait... Ma lecture n'était pas d'encre ce jour là, elle était de vent, de feuilles bruissantes, d'aboiements lointains, d'odeurs de la terre humide...
     Au loin un moteur rompit le silence... Puis un coup de klaxon... Puis deux... J'avais déjà refermé mon livre depuis longtemps...  
 

Par The Holy Sheep
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Jeudi 6 mars 2008

     Je ne pris réellement conscience de mon état que lorsque la maison fut en vue... J'étais en nage, la gorge irritée par la rudesse de ma respiration, les muscles noués par deux kilomètres de course. Mon front ruisselait et la sueur y avait plaqué quelques mèches rebelles à l'effort...
     Je repris haleine à l'ombre de la grange qui marquait l'entrée du hameau, histoire d'entrer en scène avec un minimum de dignité (de superbe? N'y pensez même pas!). De ma cachette ombragée je vis garée devant la maison le bon vieux monospace familial que je leur avait toujours connu... Ils n'avaient pas changé... Malgré tout l'argent qu'ils possédaient, changer de voiture était resté une idée superflue. C'est qu'une bagnole, ça fait jamais que rouler... Les bagages étaient toujours là, envahissant les banquettes et faisant bomber dangeureusement la lunette arrière... Le circuit de refroidissement de cette antiquité vrombissait péniblement dans l'air chaud et sec de ce milieu d'après-midi.
      Allez... c'est parti.
     J'entrai dans le jardin, passai le portail, effectuai sur les dalles de la terasse les quelques pas qui me séparaient de l'entrée... Une volée de rires éclata depuis le séjour, libérant ses auteurs de l'excitation des retrouvailles... 

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Parmi ces rires...
                       ...Il en manquait un...
                                                      ...Le plus important...
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      Manuela n'était pas là je devais m'y résoudre. Je décidai de faire bonne figure malgré tout pour ne pas faire subir à nos hôtes mon désarroi.
     Je franchis la porte. Ils étaient tous attablés là, six mines réjouies et joviales, six paires d'yeux qui se rivèrent sur mon sourire figé, sur mes sourcils relevés d'une surprise feinte... 
     Je m'attablai avec eux, essayant de garder un débit rapide en enjoué pour me confondre dans l'ambiance festive... On me servit un bière dont je n'avais pas envie et on me posa des questions sur une vie qu'il m'apparaissait soudainement futile d'exposer... Mais pendant que je me débattais avec moi-même, il arriva quelque chose qui me réchauffa le coeur... 
     C'était ma soeur... 
     Elle était sagement assise à l'angle opposé de la table, le soleil dans le dos... Je vis tout de même son petit visage. Elle me fixait. Elle m'entendait sans m'écouter. Elle avait compris. Elle tordit sa bouche en un petit sourire tristounet et haussa les épaules à mon encontre. Sans ironie, sans moquerie... Je lui tendis un sourire reconnaissant... A cet instant elle devait être aussi triste que moi. Cette attention sincère et spontanée termina de me briser le coeur mais m'aida à surpasser l'épreuve du alors-kess-ke-tu-deviens qui m'était imposée...
     Alors que j'expliquais péniblement mon cursus universitaire à Jean-Pierre (le père), celui-ci rebondit sur un de mes propos et lâcha négligemment:
     - Ah tiens? Alors comme ça tu t'intéresses un peu aux civilisations  anciennes alors? Manuela aussi. Justement là elle est partie visiter une expo à Paris. Mais elle t'en parlera mieux que moi, elle nous rejoint demain...
     - ...
     A ce moment mon coeur rata un battement... De l'autre côté de la table, le sourire de ma soeur éclipsait le soleil qui brillait dans son dos...
     Sale gosse...
     Vivement demain...  

 

Désolé pour l'attente... Je n'ai pas la prétention d'avoir un blog indispensable -loin s'en faut- mais j'ai plaisir à savoir que quelques personnes attendaient la suite. Je serai plus assidu après ce mois sabbatique qui ne l'a été que d'un point de vue bloguiste et se résume à une longue période d'ascétisme et de recherches peu fructueuses aux  archives d'une bibliothèque poussièreuse... J'en ai profité pour prendre de l'avance côté illustrations. Merci d'être fidèles au rendez-vous!
A bientôt,
    Bêêêêêh!

 

  
Par The Holy Sheep
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Mercredi 26 mars 2008

     Comme vous vous en serez douté, la soirée passa aussi vite qu'une fanfare municipale... Je dus encore subir quelques oeillades amusées des membres de ma famille mais celles-ci glissaient sur moi. j'avais désormais une certitude: Manuela serait là demain.
     Cette nuit-là je dormis comme un bébé... Un peu comme quand on est enfant et qu'on ferme bien ses petits yeux la nuit de Noël, de peur que le grand barbu ne s'aperçoive de la supercherie et ne décide de repartir sans rien déposer au pied du sapin...
     Le lendemain matin, je fus le premier levé. Pour une fois... Le soleil avait daigné rester en notre compagnie plus de deux jours de suite et c'est lui qui m'avait chassé du lit. La maison était calme... Au loin un coq enroué dictait sa loi à la faune environnante qui faisait timidement entendre ses premiers signes d'activité... Un désordre convivial régnait dans le séjour: paquets de cigarettes vides, cendriers pleins, verres à vodka, tasses de café abandonnées trahissant l'emplacement de chaque convive... Cela faisait longtemps que je n'avais pas vu les miens veiller avec autant d'enthousiasme... Je regardais l'antique pendule... 6 heures 30... Et je n'étais pas si bien réveillé, vu les fins de rêves débiles qui troublaient encore ma perception de la réalité...

 


       Bref...
     Surpris par cette entrée en la matière un peu trop matinale, je décidai de meubler ce temps hors du monde en m'attaquant à la ... vaisselle (30 minutes...), en me préparant: rasage (10 minutes), lavage (15 minutes), habillage méticuleux et réfléchi (10 minutes), et contemplage anxieux (5 minutes) pour finalement aller préparer un petit déjeuner pour 7 personnes... Il allait être 8 heures, toujours personne à l'horizon...
     Je dressai la table sur la terrasse. Le sol de pierres était déjà chaud sous mes pieds, la journée promettait d'être belle... Tandis que je m'affairais, je sentis le son mat d'autres pieds nus sur le sol du séjour, accompagnés du grattement caractéristique des ongles martyrisant un cuir chevelu.
     -"Bien dormi?
    
- Ai pas eu à me plaindre. Mais je préfère mon lit plutôt que le matelas gonflable -baîllement- T'es tout seul?
     - Hélas plus maintenant.
  
   - Pffff, connard... Dis-moi bonjour plutôt.
     - Bonjour Pluto.
  
   - Eh ben va mourir..."
     C'était ma soeur... Dans toute sa splendeur... Après une petite joute de bienvenue elle m'aida à terminer ma tâche et nous nous installâmes en attendant les autres devant un café. J'allumai une cigarette... La posai dans le cendrier...
    
- Elle arrive quand?
     - Qui?
   
  - ...
     - .....
    
- ..........
     - J'en sais rien.
    
- T'as peur?
     - Peur? Euh... Non pas vraiment.
     Elle me fixai, attendant des confidences de ma part. Je lus dans son regard ce mélange d'avidité mêlé de l'appréhension de savoir... Pour elle c'était une question sérieuse...Je réfléchissais. A quoi bon lui raconter mes souvenirs et risquer ainsi de flétrir d'avances ceux qu'elle allait seulement commencer à construire... Ce n'est pas bon d'exposer ses souvenirs à ceux qui vous mettent sur un piédestal... Et je ne voulais pas que ma soeur commence son adolescence sous la lueur vieillissante des fragments de la mienne... Elle avait droit à cette innocence toute relative qui rend cette période si intense. Aussi je lui mentis, masquant mes sentiments et leur source... Je me sentis mal à l'aise et parano à la fois... Tempête dans un verre d'eau.
    
- Raconte!
     - Boh tu sais y a pas grand-chose à raconter! J'ai passé quasi tout mon temps ici avec elle... Je me demande juste si après si longtemps on s'appréciera toujours...
    
- Vous étiez amoureux?
    
Ah jeune fille que vous êtes directe... C'est beaucoup plus compliqué que ça... Ou alors beaucoup plus simple...Je me sens incapable de t'expliquer clairement... Alors fin de la discussion.
     En guise de réponse je lui frictionnais les cheveux, elle se débattit en riant. Derrière nous des bruits de pas... La terre se remettait enfin à tourner.

 

     Nous prîmes le petit déjeûner comme certains prennent l'apéro: trop longtemps... Tandis que les adultes (oui, désolé je renacle encore à m'inclure à cette communauté...) semblaient se plaire en pyjama et en vêtements froissés de la veille, j'entrepris de fuir la table sous le prétexte falacieux d'enseigner aux deux jeunes les rudiments du badmington.
     Je n'en eus pas le temps. Une twingo noire se dessina dans l'allée... Je savais qui elle convoyait, mais le soleil m'empêcha de mettre un visage sur cette apparition... Le moteur stoppa, la portière s'ouvrit et découvrit une silhouette ravissante, élancée et longiligne, aux jambes délicatement fuselées et enveloppée par une étroite robe d'été bleu pétrole...
     Manuela se tenait devant moi, elle avait changé... Mais le sourire émerveillé teinté d'enfance qu'elle m'adressa inversa le sens des aiguilles...
     Nous marchâmes l'un vers l'autre sans rien dire... Un regard peut résumer bien des choses que les mots ne savent exprimer...

Par The Holy Sheep
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Dimanche 20 avril 2008

 Elle s'avançait doucement vers moi. Et elle était belle.
     L'étincelle impertinente que je lui connaissais brillait... Intacte... Et le spectre de l'adolescente envoûtante de mes souvenirs tournoyait follement autour de cette apparition, cheveux aux vents, battant des mains.
     Quand son regard emplit le mien, elle déposa une offrande sur ma joue et m'enlaça tendrement. Un peu gauche et surpris je lui rendis son étreinte, posant mes paumes sur ce dos fin et soyeux. Je tenais entre mes bras celle que je n'aurais jamais voulu voir s'en échapper...
     Mon étreinte se resserra, rassurée par la réalité de sa prise.
     - J'avais peur que tu ne sois pas là.
     Je la regardai, j'acquiescai... puis rendis à regrets sa liberté à Manuela... Elle en fit autant, laissant glisser ses mains graciles le long de mes bras jusqu'à mes poignets. La douceur... près tant de temps j'avais oublié la douceur... Sa douceur.
     Cela faisait maintenant deux bonnes minutes qu'elle était arrivée et j'étais toujours le seul à m'être manifesté... Pourtant l'arrivée de Manuela avait dû être remarquée... instantanément je rougis à l'idée d'une demi-douzaine de personnes écoutant et épiant nos retrouvailles... L'enfer, c'est les autres. J'accompagnai Manuela jusqu'à la terrasse et ce que j'y vis me rassura: on avait ressorti les anecdotes "d'anciens combattants", attirant l'attention des convives et monopolisant celle des gosses. "On" c'était mon père, grâce à qui j'avais pu bénéficier d'une invisibilité temporaire.
     Quand ils virent Manuela, ils l'accueillirent d'un "Aaaah" synchronisé qui aurait fait pâlir d'envie l'Ami du petit-déjeûner en personne.

     Le reste de la matinée ne fut que le reste de la matinée...

     Le repas lui emboîta aussitôt le pas, entraînant sa farandole interminable de spécialités familiales et des vins qui vont avec... A la seconde entrée je n'en pouvais déjà plus... Il faut dire que mon appétit me préoccupait peu.
     Assis l'un à côté de l'autre, nous avions commencé à nous parler de nos vies, comme deuc adultes bien éduqués dans un dîner mondain. La présence des autres avait effrayé l'intimité retrouvée le matin, et nous fouillions respectivement nos mémoires pour en extraire les choses inintéressantes que l'on peut raconter en public...
     Ce petit jeu avait l'air de plaire à Manuela, dont les yeux pétillaient de cette retenue forcée, amusée des regards mal déguisés de ma petite soeur qui lorgnait ses moindres faits et gestes. Cela finit aussi par me faire sourire. La comédie que nous jouions tous deux avait quelque chose d'excitant, d'enfantin... Je devinais dans ses regards l'envie d'en dire, d'en entendre plus... Tellement plus... Et elle repartait déjà demain...

     Je me rappelai alors la conversation que j'avais eu avec moi-même... Un vague truc rapport aux regrets, aux décisions, ...
     Manuela perçut ce changement et m'interrogea du regard. Je lui adressai un sourire amusé et lui tendis la main tandis que je me levai de table sans la quitter des yeux.
     - Plus faim, on va faire un tour.
     - Mais ...
     Ma mère n'eut pas le temps de m'énoncer tous les plats auxquels nous n'avions pas encore goûtés, car mon père vint à ma rescousse.
     - C'est bon les jeunes, allez vivre votre vie. (à ma mère) Laisse-les, à leur âge on a d'autres choses à faire que de rester plantés à table...
     Je le remerciai intérieurement. Manuela félicita ma mère pour sa cuisine et argua de la précocité de son réveil pour expliquer son manque d'appétit (diplomate), ce après quoi nous prîmes congé.

     Dehors, nous fûmes cueillis par la chaleur. Le soleil paradait au-dessus de nos têtes, et l'air était rempli du chant des cigales et du silence lourd qui marque l'inactivité du monde vivant à l'heure du zénith.
     Manuela me souriait timidement, autant amusée que surprise de ma soudaine décision.
     - Tu ne m'en voudras pas, je n'avais pas trop envie de te partager avec les autres un jour comme aujourd'hui.
     C'est moi qui ai dit ça?
     Elle rougit.
     - Un jour comme aujourd'hui?
     - Oui.
     - ...
     - Un jour avec toi.
     Elle rougit encore... Ohlàlà je me sentais pathétique. Question prise en main du destin on commençait petit... Il fallait que je dise autre chose.
     - Viens, on sera mieux à l'ombre... (Super, de l'action)

     Nous nous mîmes en chemin pour marcher à l'ombre des fourrées d'un chemin de terre attenant. Manuela le reconnut aussitôt et se laissa submerger par les vagues de souvenirs qui refirent surface. Nous marchons lentement, savourant chaque pas, l'accomodant à nos souvenirs. Nous parlâmes longtemps, livrant plus librement ce qu'avaiant été nos vies depuis tout ce temps, entrecoupant nos récits des souvenirs que provoquaient les lieux que nous croisions et riant de nous.
     Au fur et à mesure que nous marchions, Manuela s'était rapprochée de moi. Le balancement de nos corps indécis faisait se frôler nos bras, nos mains...
    


     Chacune de nos paroles s'évaporait derrière nous, effacée par l'image de l'autre... Nous ne nous écoutions plus, épuisés d'avoir bu nos paroles à une fontaine dont l'eau n'étanche aucune soif... Je ressentis cette oppression, cette sensation fugace de désespoir de celui qui voudrait se faire entendre de l'autre en hurlant à travers une tempête. Elle la ressentais aussi, nos souffles courts ponctuaient l'incohérence de nos propos... Mon coeur allait imploser.
     Mais nous débouchâmes dans la clairière et l'étau se liquéfia sous sa chaleur. Manuela eut un petit cri émerveillé et se laissa gagner par la frénésie passée. Comme je le fis des millions de fois auparavant, je cueillai une fleur sauvage et la lui glissai dans les cheveux... Elle rit et me poussa dans les fourrés puis s'élança en virevoltant vers l'arbre, me défiant d'y arriver le premier. Sa robe bleu pétrole plaquée par la bise et la moiteur de l'air me révélait la vigueur de son corps tendu d'excitation. Elle courait, aérienne, survolant les mottes inégales puis tournoyait pour surveiller ma progression, et repartait de plus belle, ralentissant volontairement sa course pour en rendre l'issue plus palpitante...

    

Par The Holy Sheep
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